Derrière le mur de Berlin : les clichés fantômes pris par les appareils photo cachés de la Stasi

Derrière le mur de Berlin : les clichés fantômes pris par les appareils photo cachés de la Stasi


Photographie prise par des agents de la Stasi de transfuges présumés dans un restaurant abandonné dans le quartier de Kreuzberg, Berlin, en 1962.
Stasi Records Agency Berlin/Bild

Donna West Brett, University of Sydney

Quand le mur de Berlin a coupé l’Allemagne en deux, en 1961, le ministère de la Sécurité d’État de l’Allemagne de l’Est – plus connu sous le nom de Stasi – a mis en place une surveillance massive des citoyens de la République démocratique allemande.

Le Centre d’observation de la Stasi forma des agents à la photographie, à la filature des suspects et à l’art du déguisement.

Cette surveillance se traduisit par le recueil d’innombrables documents écrits, d’enregistrements audio et vidéo, d’odeurs individuelles… et de quelque deux millions de photographies qui se trouvent aujourd’hui rassemblées dans les archives de la Stasi.

Afin de prendre des photos en toute discrétion, des appareils photo ont été spécialement conçus pour être dissimulés dans des pots de fleurs, des stylos, des vestes et des sacs. Certains d’entre eux étaient d’une taille si réduite que leur objectif pouvait être cousu derrière une boutonnière, tandis que le déclencheur tenait dans une poche.

Trente ans après la chute du mur, les images de cette période de surveillance étatique de masse nous offrent un regard sans précédent à la fois sur les personnes qui ont tenté de fuir à l’ouest et sur les activités de la Stasi.


Les ombres sur les côtés apparaissent à présent comme des effets dus à la pellicule – il s’agit en fait du bord du tissu de la boutonnière.
Photos prises vers 1975, bureau des enregistrements de la Stasi

Les clichés pris avec des appareils dissimulés dans des boutonnières ont une étrange ombre sombre autour du bord de l’image qui ressemble aux effets photographiques fantomatiques que produisent parfois les appareils photo en plastique bon marché. Ces images sont souvent floues, l’observateur cherchant avant tout à photographier les suspects sur le vif.

Une série de clichés effectuée en 1975 montre deux personnes échangeant un sac dans la rue.


Ces photos prises en secret capturent l’instant où un couple échange un sac.
Photo prise vers 1975, bureau des enregistrements de la Stasi

L’agent de la Stasi a suivi le couple, prenant des photos qui montrent les suspects en train de marcher vers une voiture. Les images jettent un voile suspect sur ces actions qui semblent a priori tout à fait innocentes.

Mais il n’y a pas plus d’informations dans les archives de la Stasi sur ce couple ou sur cet événement. C’est probablement dû au fait que de nombreux enregistrements ont par la suite été endommagés ou détruits par le régime afin de dissimuler la surveillance de masse illégalement mise en œuvre.


Le comportement de ces personnes est peut-être anodin, mais le seul fait de les photographier suffit à les rendre suspectes.
Photo prise vers 1975, Bureau des enregistrements de la Stasi

Les chemins de l’évasion

Le mur de Berlin a été construit principalement afin d’endiguer le flux de plus de quatre millions de citoyens qui avaient quitté l’Allemagne de l’Est pour un Occident plus prospère et démocratique. Entre 1961 et 1989, plus de 5 000 personnes se sont échappées d’Allemagne de l’Est.

Parmi les méthodes employées, citons le fait de sauter par des fenêtres situées au-dessus de la frontière ; l’emploi de ballons à air chaud ; la construction de tunnels ; la fuite dans des coffres de voiture ; on a même rapporté un cas de tentative d’évasion dans le ventre creux d’une fausse vache.




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L’une des fuites les plus fameuses fut celle de Heinz Holzapfel, le 29 juillet 1965. Vivant à Leipzig, il avait d’abord rejoint Berlin-Est avec sa femme et son fils.

La famille s’est cachée dans un bâtiment appartenant à un ministère situé à proximité du mur, avant de monter sur le toit et de signaler sa présence avec une lampe torche à des amis de Berlin-Ouest, qui jetèrent aux Holzapfel une corde en nylon attachée à un marteau. La nuit était froide et venteuse et le passage par-dessus le mur, dans une poulie formée d’une roue de vélo et d’un baudrier, était extrêmement dangereux.

Une photo de presse montre Heinz Holzapfel et son fils en sécurité à Berlin-Ouest, exhibant leur baudrier. On les voit souriants, heureux d’avoir survécu à cette évasion si risquée dont la planification avait duré plus d’un an.


Le harnais que la famille Holzapfel a utilisé pour passer le mur. Photographie d’illustration d’un article consacré à leur fuite.
Anonyme : Réfugiés, RDA, fuite de la famille Holzapfel à l’ouest, 1965

Surveiller le mur

Les personnes soupçonnées de vouloir faire défection étaient surveillées par des officiers de la Stasi dont la mission était d’empêcher la fuite des suspects et de procéder à leur arrestation en les prenant sur le fait. Entre juillet et août 1962, des agents ont observé en permanence un restaurant abandonné situé dans le quartier de Kreuzberg, à Berlin. Des informateurs avaient signalé le creusement d’un tunnel passant sous le mur depuis l’intérieur du restaurant.

Les agents ont rédigé des rapports détaillés sur chaque personne entrant et sortant du bâtiment : couleur des cheveux, sexe, taille, vêtements, heure d’arrivée et de départ, venue en voiture ou à pied. En plus de ces très nombreuses notes, ils ont pris des photographies. Certaines ressemblent à des images de film. D’autres sont de piètre qualité, comme si le photographe était pressé de saisir l’instant.


Des personnes suspectées de vouloir faire défection sont photographiées en train de retrouver des amis venus en voiture.
Observation d’une possible tentative de fuite à proximité d’un checkpoint à Berlin, 26 août 1962, Bureau des enregistrements de la Stasi, Berlin

Un jour en août, les agents de la Stasi prirent une série de photos, soupçonnant que la tentative d’évasion était imminente. Un certain nombre de personnes – jugés suspects du fait qu’ils se trouvaient à proximité d’un checkpoint – rencontraient des amis dans une voiture (de nombreuses tentatives d’évasion ont été tentées en voiture, soit en percutant les barrières de contrôle, soit en passant en dessous), tandis que d’autres regardent depuis le toit voisin.

Il s’agissait en fait peut-être d’une diversion. Le tunnel et la tentative d’évasion furent abandonnés pour des raisons inconnues, et la Stasi fut incapable de procéder à la moindre arrestation.

Des souvenirs douloureux enfermés dans les archives

Fin 1989, des citoyens prirent d’assaut les bureaux de la Stasi après une série de révolutions qui bouleversèrent l’Europe de l’Est. La chute du mur de Berlin, le 9 novembre, marquerait la fin de l’après-guerre et la division de l’Allemagne.

Les personnes ayant été surveillées ou emprisonnées peuvent désormais accéder à leur dossier de la Stasi. Ces dossiers peuvent contenir des photographies et des preuves que des membres de leur famille, leurs épouses, maris ou amants, avaient été des informateurs des services de sécurité.


Des dossiers semblables à celui-ci, qui documente la fuite de la famille Tomas par un tunnel le 7 mai 1962, sont désormais accessibles au public, y compris aux personnes ayant fait l’objet d’une surveillance de la part de la Stasi.
Bureau des enregistrements de la Stasi

Vera Iburg, qui travaille dans les archives, a déclaré au Spiegel :

« C’est terrible. Les mensonges que les gens racontent et la faiblesse de la nature humaine vous plongent dans le désespoir. »

Nous voyons aujourd’hui dans ces photographies des objets esthétiques et des preuves factuelles de la surveillance de masse mise en œuvre par le régime de surveillance de masse ; mais n’oublions pas qu’elles restent à ce jour porteuses d’une profonde douleur pour les victimes.

Il nous appartient de tirer les leçons de l’expérience de la Stasi et de la surveillance constante de la vie quotidienne.The Conversation

Donna West Brett, Lecturer in Art History, University of Sydney

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Berlin, ou le destin d’une capitale des cultures alternatives

Berlin, ou le destin d’une capitale des cultures alternatives


Un squat berlinois en 2013, dans le quartier de Kreuzberg.
Flickr / Heike Georg, CC BY-SA

Fabrice Raffin, Auteurs fondateurs The Conversation France

Le processus fut long, entre la destruction et le démantèlement de la capitale du IIIe Reich et l’émergence d’une capitale culturelle au rayonnement mondial. A Berlin, ce rayonnement ne se produit pas à l’endroit où on l’attend dans les autres capitales européennes. Il s’appuie sur des pratiques culturelles dites « alternatives » ailleurs longtemps considérées comme ne relevant pas d’une « vraie » culture. Une culture alternative devenue pour Berlin un véritable moteur économique, et ailleurs un modèle culturel. Comme souvent dans l’histoire, ceux que l’on désignait comme les marginaux sont devenus le centre, ils font la dynamique d’aujourd’hui et le patrimoine de demain.

Après guerre : l’émergence

Dans le contexte contestataire des années post 1968, Berlin a d’abord bénéficié du développement dans les jeunesses allemandes, à l’échelle de la République fédérale, d’un antimilitarisme et d’une politisation d’extrême gauche teintée d’aspiration révolutionnaire plus prononcée que dans les autres pays européens. En un tout lié s’articulaient la honte coupable des « jeunes générations » de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale ; les mouvements pacifistes et écologistes prenant corps notamment lors des manifestations contre l’implantation de missiles de l’OTAN et la construction de centrales nucléaires ; un anti-consumérisme renvoyant lui-même aux premières inflexions écologistes ; les mouvements de luttes pour l’égalité des genres, les droits des minorités sexuelles.

Ces différents faisceaux d’actions, de réflexions et d’acteurs se croisent en République fédérale allemande selon un processus au fondement même de la culture alternative. Cet ensemble est le foyer d’évolution de « valeurs de gauche » que l’on retrouvera jusqu’à l’extrême dans des mouvements dits « autonomes », voire terroristes (die Rote Armee Fraktion). L’histoire alternative des années 1970 aux années 1990 relève cependant d’un passage de la radicalité révolutionnaire à un activisme citoyen consensuel, participatif, inventif, d’une focalisation sur la question politique à des enjeux plus sociaux et culturels.

Au cœur de la guerre froide : un élément déclencheur

Dans le contexte de la République fédérale allemande, un élément spécifique à la ville de Berlin Ouest occupée par les alliés permet de comprendre en partie que le développement de la « culture alternative » se fasse là, principalement dans le quartier de Kreuzberg et non ailleurs. Il s’agit d’une disposition légale de la ville sous administration alliés qui exemptait du service militaire toute personne y résidant.

La possibilité d’échapper au service militaire fut un élément d’attraction majeur pour des jeunes gens « en opposition » avec les institutions en général et l’armée en particulier. C’est donc à Berlin – où réside une communauté qui partage une posture de défiance vis-à-vis des institutions et de certaines valeurs occidentales des « Trente glorieuses » – que se produit l’émergence et la formalisation de ce qui fait « culture », mode de vie : des techniques et des savoir-faire, une économie, des valeurs, des croyances.

Le squat est alors un acte politique autant qu’économique. La période d’après-guerre allant jusqu’à la fin des années 1970 montre l’inventivité et les apprentissages de l’alternative en acte, pragmatique. Les manifestations, les luttes contre la police sont l’occasion de tester divers savoir-faire de résistance et d’occupation qui seront réutilisés et améliorés à Berlin puis réutilisés dans d’autres squats européens. Savoir-faire de lutte, savoir occuper, mais aussi savoir-faire de négociation, de diplomatie et de communication propres à convaincre les responsables politiques comme les populations, du bien-fondé, de la légitimité de certaines occupations illégales.

L’alternative n’existe cependant pas uniquement dans la lutte. Ce qui est frappant durant toute cette période, c’est la recherche constante et l’invention sociale, éducative, politique et économique. Avec les squat les quartiers de Kreuzberg, mais aussi l’Est de Tiergarten et de Tempelhof deviennent des quartiers d’expérimentation sociale et culturelle d’envergure tout au long des années 1970-1980. La plupart adopte un modèle économique élémentaire autour d’un bar, d’un café/restaurant et d’une salle de concert. Ce modèle permet le développement d’une économie collective à l’écart du marché, une certaine indépendance, mais qui reprend les notions d’échanges et de commerce. Cette économie financera et permettra l’expérimentation sociale : vie collective, gouvernance interne, questionnement sur la famille, l’égalité des sexes, de nouvelles formes d’éducation, le rapport à la propriété foncière, un projet social et politique en somme.


L’occupation à Berlin : différents secteurs.
Wikipedia

1989 Coup de théâtre ! Retour au centre

La mobilité n’est pas toujours une affaire de déplacement physique. En novembre 1989, l’ouverture du mur replace au centre de Berlin le quartier de Kreuzberg.

Berlin connaît alors une nouvelle étape du développement des milieux alternatifs. Une nouvelle fois, un élément juridique intervient qui permet de comprendre son amplification et la multiplication des squats à Berlin Est, dans les quartiers de Mitte et Prenzlauer Berg.

Dès 1989, de nombreux acteurs des milieux alternatifs profitent du vide juridique concernant la propriété foncière à Berlin Est, suite à la fin du régime Est-allemand, pour occuper plusieurs dizaines d’immeubles. L’État Est-allemand propriétaire a disparu. Les propriétaires antérieurs au régime socialiste ne se manifestent pas toujours pour récupérer leurs biens perdus après la Seconde Guerre mondiale. Les bâtiments vides, sans propriétaires, sont une opportunité pour des squatteurs expérimentés de Kreuzberg, des jeunes de Berlin-Est, ou d’autres venus de RFA, attirés par l’ampleur de l’événement que constituait la « chute du mur ».


Le Tacheles en 1989.
Document de l’auteur., Author provided

Outre cet élément juridique lié à la disparition du régime Est-allemand, la multiplication des squats de Berlin-Est se fonde sur l’expérience acquise antérieurement. On retrouve dans ce développement et cette pérennisation des squats des compétences de résistance et de communication et des capacités économiques qui donnent une certaine autonomie et des moyens de survie (modestes) à chaque squat, au fondement de l’économie créative actuelle.

Entre 1989 et 1994, certains squats étaient constamment sous la menace d’interventions policières. Les assauts étaient alors fréquents. Il était commun, dans les rues de Prenzlauer Berg, de croiser des colonnes de policiers en casques et en armes.

Le modèle économique simple longuement expérimenté dans les années 1980 a été remis en place dans la quasi-totalité des squats qui n’étaient que rarement des squats dédiés uniquement à l’habitation. Entre 1989 et 1994, des dizaines de petits squats sont apparus à Prenzlauer Berg et Mitte. Des lieux phares ont émergé, proposant une programmation innovante axée sur les musiques amplifiées et des formes originales de spectacle vivant et d’arts plastiques : Le Tacheles, le PfefferBerg, la KulturBrauerei. Déjà, les touristes affluaient.

Ces lieux posaient les bases d’une économie de la culture privée associative qui répondait à une volonté d’autonomie d’une part, mais aussi à un contexte politique et économique désastreux après la réunification allemande, avec la quasi-disparition de financements publics pour la culture.


Le Tacheles, Oranienburger Strasse 54-56a, avant sa fermeture en 2012.
Fabrice Raffin., Author provided

Normalisation des squats

Après la période d’illégalité, les squats se sont raréfiés sans disparaître, repoussés vers des périphéries toujours plus lointaines sous la pression immobilière. Certains lieux ont été fermés par la police, d’autres légalisés, certains rachetés par leurs occupants. Jamais cependant, ils n’ont perdu totalement leur originalité alternative, leur inventivité socio-économique, leurs modes de fonctionnement et l’ambiance qui leur est propre, qui participent de l’ambiance générale de la ville. Une bonne part de ceux qui y firent leurs premières expériences économiques sont devenus les acteurs des industries créatives et les artistes d’aujourd’hui.

Ces lieux si particuliers, cachés ou offerts aux touristes, donnent toujours à Berlin sont caractère culturel incomparable parmi les capitales européennes. Cette originalité puise dans 50 ans d’histoire et attire des jeunes européens par milliers, garants du dynamisme et de l’attractivité présente et à venir de la ville.The Conversation

Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Auteurs fondateurs The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.